Deux jours de marche, dont le premier sous la pluie. Une cinquantaine de kilomètres en tout. Pour suivre « de près » l’avancée de Marc, Pedro et moi avons décidé de réduire nos bagages à leur plus simple expression, pour marcher et dormir avec Marc dans la nature (la balance des bagages est restée à l’hôtel et a été récupérée par Mohamed, notre assistant de production).  Marc m’avouera plus tard qu’il trouvait notre entreprise  « étonnante ».  Trop de diplomatie. Le qualificatif suicidaire eut été plus approprié.

Même avec le minimum d’équipement, nos sacs font plusieurs kilos. Pas grave, je me dis-je fièrement, Mère Nature m’a pourvue de jambes endurantes qui ne m’ont jamais fait défaut. Erreur. Dès le départ,  je me sens comme si je portais le poids du monde sur mon dos. J’en fais part à Pedro que je crois mon complice : je ne me tiendrai pas jusqu’à la fin. « Cat, l’entends-je répondre, ce n’est pas permis de dire des choses comme ça dès le début de la journée.» Enregistré.  Je ravale ma douleur, je gonfle mon orgueil. Je devrais en avoir une réserve suffisante jusqu’à la fin de la journée. L’orgueil a tenu le coup. Les pieds pas. Arrivée dans un village à la tombée de la nuit, j’ai les pieds en charpies. Des pieds ? Non.  Ne restent que deux douloureuses galettes au bout de mes jambes. Bilan : trois ampoules au pied gauche. La Vilaine a refait surface.

Je m’en veux. J’en veux à mes pieds d’être si faibles. J’en veux à mon sac d’être si lourd. J’en veux au paysage d’être si magnifique alors que je souffre, moi. Je m’en veux d’avoir ces pensées débiles. Et encore plus de les écrire. Il nous a fallu deux heures, et probablement des dizaines de coups de fil du pacha aux policiers, des policiers à la gendarmerie, de la gendarmerie à je-ne-sais-qui, avant que la porte du centre d’accueil du village ne s’ouvre. C’était comme la caverne d’Ali Baba. Derrière la porte , tous les fantasmes du marcheur sont devenus réalité: chaleur, lits, douche, repas chaud. Après un souper pris sous le regard inquisiteur du gardien du village, nous sommes tombés dans un délicieux coma collectif. Aux autorités, nous avons dû paraître bien peu menaçants, finalement : trois corps épuisés reposant lourdement dans leurs sacs de couchage. Marc avait même pris soin de retirer la pile de l’horloge au mur; son tic-tac était une véritable menace pour les quelques heures de sommeil que nous avions devant nous. Gare à qui ou quoi aurait voulu les gâcher.

Nous avons repris la marche au lever du soleil. Les agriculteurs partis vendre leur produits au marché revenaient sur des chariots tirés par un mulet. Ils nous sourient. Nous saluent. Trois bozos sur la route égayent leur journée. J’ai fini la route dans la boîte d’un camion de marchandise. Mes pieds ont finalement sommé à mon orgueil de se la fermer.

Arrivée dans la ville de Mechra, ma foi, plutôt hostile. La ville au complet baigne dans la boue et dans une odeur d’égoûts.  Aller, j’y vais sans détour : ça sent la merde. Partout.  Je parle de boue, mais je soupçonne autre chose.

C’est un groupe d’éclopée qui fait son entrée à Mechra. Je tiens à peine debout sur mes ampoules. Babel a une plaie ouverte sur le dos. Marc s’est fait mordre par un chien.  Je le retrouve assis sur son lit (Marc, pas le chien), des ouates ensanglantées dans chaque main. Nous formons un joli tableau. Et Pedro? J’ouvre la porte de la chambre. « Referme vite, dit-il, l’odeur de mierda entre dans la chambre. Il est vert. Son estomac fait des glou-glou. À chacun ses bobos.

Exotique, le Maroc ? Yes, indeed. Faut simplement avoir l’esprit ouvert quand vient le temps de définir l’exotisme.

 

Le détroit de Gibraltar a tenu ses promesses. Mer houleuse, lumière morcelée, ciel agité par la course des nuages. Du paquebot sur lequel nous étions embarqués, nous pouvions voir une bande de terre au bout de lamer. L’Afrique. Notre bateau était à la merci des vagues. Sa proue pointait un instant vers le ciel, pour retomber ensuite sous la ligne d’horizon. De nombreux passagers, le corps plié en deux,  se tenaient la tête  par-dessus bord : le mal de mer ne devaient plus les quitter jusqu’à notre arrivée au Maroc. Le morceau de terre nous narguait. L’Afrique apparaissait très proche, et l’instant d’après, semblait s’éloigner de nous. Combien de clandestins, en fuite d’Afrique et en rêve d’Europe, ont eu cette même impression ? Combien ont vu s’élever la vague fatale qui devait les engloutir ? Pensée noire qui m’insupporte. La mer m’est apparue bien hostile ce jour-là.

Le paquebot a doucement glissé dans le port de Tanger. Ma première entrée en Afrique par voie de mer. La méridienne de Marc vient de sauter à pieds joints sur un nouveau continent. Que nous réserve-t-il donc?

À Tetouan, Marc a magasiné Babel 2. Après plusieurs péripéties que je vous invite à lire, il a trouvé : www.saintmalobamako.net. Bienvenu Babel 2 !

15 janvier : premier jour de marche. Tout comme moi, Pedro et Marie-Pierre sont heureux de prendre la route. Nous avions des fourmis dans les jambes.  Tout au long de la route, on se fait arrêter par la police marocaine qui veut voir nos passeports et notre autorisation de tournage. C’est qu’ils sont zélés les hommes en costume. S’il se trouvait une équipe de tournage dans « leur » zone, c’est leur job qui serait en jeu.

Au milieu de la journée, Pedro me dit que nous sommes suivis.  Paranoïa sud-américaine? Non. Deux mecs dans une voiture blanche sont postés derrière nous. On démarre, ils démarrent. On s’arrête. Ils s’arrêtent. Des espions en herbe n’auraient pas fait mieux. On fonce vers eux pour savoir ce qu’ils veulent : « On est là pour votre sécurité » nous disent-ils. Tu parles. Nous apprendrons plus tard qu’il s’agit des services de renseignement marocains. La suite est floue. Appels répétés sur mon téléphone cellulaire. Les appels de Montréal affichent un numéro marocain : je suis sous écoute. La peu s’est installée. S’agit-il vraiment des services secrets ou sommes-nous filés par des voyous ? On va au bureau de la sûreté nationale. Le chef de la police trouve que tout cela est bien irrégulier. Encore une fois, c’est Pedro qui voit : sur le bureau du chef, il y a une fiche sur chacun de nous. Erreur d’un douanier paresseux ou code secret ? Pedro est décrit comme vétérinaire/biologiste, Marie-Pierre comme comptable et moi… Et pour moi c’est écrit : situation imprécise. Je n’ai donc pas une tête qui inspire un métier ? Pas même un petit boulot de rien du tout ? Le moment n’était pas à la rigolade, mais si c’eût été le cas, je lui aurais demandé d’écrire : cinéaste-qui-suit-un-homme-et-son-âne-même-si-cela-vous-semble-incongru-et-qui-n’a-pas-la-moindre-intention-de-troubler-la-paix-du-royaume-marocain-mais-qui-veut-bien-profiter-des-couscous-et-de-la-tagine-et-recueillir-au-passage-quelques-recettes-à-moins-que-lesdites-recettes-ne-soient-secrètes.

On est ici pour deux mois et demi, soit jusqu’à la fin du mois de mars. Ils vont être bien épuisés après notre passage les gendarmes et espions et simples policiers du royaume…

Arrivée à Séville après cinq jours de marche durs sur le corps. Ce n’est pas la marche elle-même qui cause problème, mais bien l’accumulation des kilomètres au fil des jours. C’est comme si le corps avait en banque une réserve d’endurance qui s’entame dès le premier jour. Le deuxième jour, dès la première heure de marche, les jambes envoient un signal : c’est d’accord, j’avance, mais ne t’attends pas à ce que je le fasse avec la même légèreté qu’hier. D’hier en demain, la réserve rétrécie comme une peau de chagrin. Le quatrième jour, je n’ai eu droit à aucun avertissement, mais à une douleur prononcée sous le talon gauche. « Ta première ampoule de marcheuse !» me lance Marc, mi fier –(de moi ) mi-compatissant. L’ampoule. Alors là. Je ne l’ai pas vue du premier coup. Rien à voir avec les ampoules de fifille qui a sciemment acheté des souliers trop coquets pour être confortable et qui en assume les conséquences. La Vilaine pied gauche, la Coquine (plus petite) pied droit. La Vilaine n’est pas derrière le talon, mais bien sous le talon, sous la couche de corne qui s’est inévitablement formée, profondément implantée quelque part entre la chair et la surface rugueuse du talon. Une Vilaine je vous dis. « C’en est une belle ! » me lance encore Marc qui sort sa pharmacie du fond d’une de ses sacoches de voyage. Pas compliqué. Il faut : une aiguille, de l’alcool 90% et du courage. Ne me manque que le troisième ingrédient et Marc ne l’a pas dans sa pharmacie. On s’arrête dans un bar. C’est l’heure du lunch. Comme ma journée est foutue, je me commande une bière en attendant que mon fidèle assistant, Medu, vienne me repêcher. Chacune de ses apparitions en voiture, parfois de façon impromptue sur la route, me remplit de joie. On n’est pas complètement seuls ; il y a du secours. Lui se sent comme un héros, et tout le monde est content. Ce jour-là, j’ai bien tenté de percer la Vilaine, mais la vue de l’aiguille qui s’enfonçait avec maladresse dans mon pied suffisait à me donner la nausée. Si les aiguilles n’avaient pas été indispensables, j’aurais fait une brillante carrière de médecin, me disais-je. Ce soir-là, Dr Roger a pris les choses en main. Il en a vu d’autres le grand marcheur. J’étais presque contente. Sur la longue liste de choses à accomplir au cours des prochains mois, je peux cocher : survivre à ma première ampoule. Bonne chose de faite

Arrivée à Séville la somptueuse. Je renoue avec les cafés, les cathédrales et internet. Medu, qui est un petit rusé, avait écrit au service de presse du club de foot de Séville pour demander des accréditations pour qu’on puisse assister au match de foot du samedi. Je ne me rappelle plus très bien le message, mais ça parlait d’un homme, de son âne, d’un documentaire, de l’importance de comprendre la culture espagnole et de la prédominance du foot dans ladite culture. Nous avons obtenu des billets dans la tribune réservée à la presse. Medu était fier comme un paon et s’est dégonflé un peu quand il a constaté qu’il ne pourrait pas encourager Séville ; c’est qu’on est neutre quand on est dans la tribune de la presse. Du moins, il faut le paraître.

Les fans de l’équipe adverse entrent à l’autre bout du stade, fermement encadrés par des policiers sévèrement vêtus de noir. Ils sont à peine une centaine, et bien qu’on les voit s’agiter, leurs cris ne nous parviendront pas. Ils sont enterrés par la chorale des fans de Séville qui ont préparés des chants d’encouragement empruntant aussi bien les airs de musique américaine que celui de la Marseillaise… Chants « patriotiques », drapeaux à la pelleté, tout ce que j’abhorre. Pas besoin de les voir avec le le bras droit tendu pour que me revienne avec des frissons un trop récent chapitre de notre Histoire. Heureusement, il reste un peu (un peu) de jeu. En sortant, je me disais quand même pas faite pour le sport. Primo parce que je ne peux m’empêcher de prendre pour l’équipe qui joue le plus mal. Secondo parce que je me sens mal pour le gardien de but chaque fois qu’un but est compté. En plus de ma carrière de médecine, j’ai donc aussi mis une croix sur celle de hooligan.

Dans les rues de Séville, j’ai fait la rencontre de Mohammed. Il est difficile de lui donner un âge, mais celui-ci est certainement trop respectable pour vendre des lunettes soleil dans la rue. C’est pourtant ce qu’il fait. Ses yeux sont infectés et c’est en me regardant à travers un voile jaune qu’il me raconte qu’il vient du Sénégal. Je sors les trois mots de wolof qu’il me reste de mon séjour de 6 mois au Sénégal – il y a maintenant 12 ans – et le voilà qui sourit. « C’est la Tabaski demain me dit-il. C’est la grande fête qui souligne la fin du Ramadan. Noël quoi. Regarde, me confie-il en me tendant son portable. Ma femme m’a appelé cinq fois aujourd’hui. Elle veut que je lui envoie 40 euros. » Achat d’habit neufs pour la femme et les enfants et d’un mouton sont le minimum pour que vos voisin vous considèrent comme un citoyen digne de ce nom. Je me rappelle qu’à Dakar, dans les deux semaines qui précédaient la Tabaski, tous les terre-pleins de la ville s’étaient métamorphosés en pâturage. Des milliers de moutons bêlaient dans Dakar qui n’était plus qu’une immense bergerie. Le jour de la fête, silence. Ils avaient tous été zigouillés. D’où l’extraordinaire proverbe sénégalais à utiliser quand vous apprenez que quelqu’un médit à votre sujet : Laisse mouton pisser, Tabaski viendra… Medu avait besoin de lunettes soleil. J’en ai pris une paire à Mohammed sans négocier le prix. L’Occidentale qui pose un geste ridicule pour tenter de d’excuser d’être née du bon côté. Cap sur le sud. Je n’ai pas fini de m’excuser… Vous avez besoin de lunettes par cher les amis ? Première cliente. Bon prix.

Mon père m’a appris par courriel la mort de sa grande sœur. Un cancer des os foudroyant. Bien que je le sache, je n’arrive toujours pas à comprendre. Un jour on y est. Le lendemain, on n’y est plus. Et entre les deux, quoi ? La vie. Entre les deux, l’idée qu’on est éternel, que la mort c’est pour les autres. Je me rappelle quand mon grand-père, pépé, est mort. J’avais huit ans. Mon père était à la maison quand mes frères et moi étions rentés pour diner. Mon père ne rentrait jamais avant 17h30. Je me rappelle lui avoir demandé, inquiète : Jaco, tu as perdu ton travail ? Il m’avait sourit tristement. « Non Catou.» Quand il m’appelle Catou, c’est que quelque chose ne vas pas. « Ma grande» c’est quand il est fier, et «ma fille » quand il est inquiet. Je me rappelle qu’il m’avait dit que lorsqu’on perd ses parents, c’est nous qui nous retrouvons sur la ligne de front, que nous sommes les prochains. Et dis-moi, papa, quand on perd sa grande sœur, on est où sur la ligne ?

Je n’appelle jamais mon père papa. Seulement quand il est triste et que je ne suis pas là pour le consoler.

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